Publishers n°17
Ce journaliste a produit les premiers explainers vidéo aux millions de vues chez Vox. 10 ans plus tard, il en produit d'autres, mais pour sa propre chaîne. Il m'explique ce que ça change.
Cette semaine, j’avais envie de vous raconter une scène qui s’est déroulée un vendredi soir sur la route vers La Rochelle où je m’apprêtais à passer le week-end en famille. Cela faisait plusieurs jours que j’avais envoyé des bouteilles à la mer par mail, en testant et retestant une adresse mail. Et puis à quelques kilomètres de l’arrivée, l’une de mes tentatives est partie sans message d’alerte du serveur. Coup sur coup en fin de soirée, j’ai reçu une réponse. L’un de mes youtubeurs d’info préféré, Christophe Haubursin, venait d’accepter une demande d’interview pour ma newsletter (la suite juste en-dessous dans le grand entretien).
Dans les onglets que je vous ai mis de côté, je vous parle aussi du nouveau show YouTube qui rend New York dingo, d’une ex-boss de la BBC qui en a gros sur la patate et d’un journaliste créateur qui fait le pari de l’humour pour informer.
Bienvenue dans Publishers n° 17.
Bonne lecture !
L’interview.
C’est veut dire quoi être salarié de sa propre chaîne YouTube ?
Si vous ne connaissez pas déjà le travail de Christophe Haubursin, je vous envie. Ancien de chez Vox, le temple de l’explainer vidéo, Christophe a pris son indépendance (ou une sorte d’indépendance, on y reviendra) il y a un an et demi en ouvrant sa chaîne « Tunnel Vision ». Une chaîne hébergée au sein d’un collectif de créateurs d’info, celui fondé par Iz et Johnny Harris (« Newpress »), où les talents sont salariés et accompagnés sur leur partenariats avec les marques.
Il y produit des vidéo d’une quinzaine de minutes sur des sujets qui l’obsède comme cette enquête sur l’ombre d’une croix orthodoxe perdue au milieu de l’Arctique ou ces profils Tinder, fabriqués en partie grâce à l’IA dont la dernière photo est toujours identique. Christophe se perd dans des quêtes numériques qu’il trouve au fin fond de forums Reddit et nous aide à y voir plus clair.
Comment travaille-t-il ? Quelle vision a-t-il de YouTube aujourd’hui en tant qu’espace informationnel ? Et quel modèle de journalisme en ligne est-il en train d’essayer de construire avec son collaborateur Johnny Harris (qu’on ne présente plus). Réponses juste ici :
Est-ce que tu te souviens du jour où tu as décidé de quitter Vox ? Et pourquoi as-tu pris cette décision ?
Il n’y a pas eu un jour précis, c’est une décision qui a mûri pendant des mois. Vox a été une sorte de centre de formation pour une flopée de talents comme Sam Ellis (derrière la chaîne « Search Party »), Joss Fong (derrière la chaîne « Howtown »), Cleo Abram (derrière la chaîne « Huge If True »), et bien sûr Johnny Harris.
Sauf qu’à un moment donné, tous ces talents ont quitté le navire. Un par un. Personnellement, autour de moi, la moitié de mon équipe a été licenciée du jour au lendemain pour des questions budgétaires. Et il y a eu un avant et un après. À partir de cette période, j’ai compris que ma place était ailleurs.
Après ton départ, tu t’es associé avec Johnny Harris et sa femme Iz qui ont monté une structure pour accompagner les YouTubeurs d’info indépendants. Explique-nous comment cela s’est passé concrètement ?
J’étais proche de Johnny quand il était chez Vox. Je savais qu’il réfléchissait à la suite, et j’ai discuté avec lui pendant plusieurs mois pour trouver la bonne formule. Sa femme Iz a aussi été très présente pendant ce moment où l’on a monté ma chaîne YouTube d’info de A à Z.
À l’époque, ils avaient déjà lancé une chaîne avec un autre créateur : « Search Party » de Sam Ellis, qui produit des explainers mêlant la géopolitique et le sport. Et ils voulaient reproduire ce modèle. J’ai produit trois vidéos chez Vox qui leur ont beaucoup plu : une sur le Sahara, une sur Madagascar et une sur l’Uruguay, de mémoire. Elles ont servi de pilote à ce qu’allait devenir « Tunnel Vision ». L’idée, c’est de se perdre dans un rabbit hole autour d’une question liées à nos vies numériques et d’apprendre des choses grâce aux outils open- source directement accessibles sur nos ordinateurs.
Tu penses que tu aurais réussi à te lancer en solo sur YouTube si tu n’avais pas eu cet accompagnement ?
En réalité, je crois qu’au fond de moi-même, je n’ai jamais souhaité me lancer tout seul. Chez Vox, j’adorais l’émulation collective autour de nos productions vidéo. À l’époque, j’avais toute une équipe autour de moi : un showrunner, un directeur de la photographie, des chercheurs, des monteurs… Je suis heureux quand j’entends plusieurs voix dans une pièce. Donc, l’idée de me lancer 100% seul ne m’a jamais vraiment traversé l’esprit.
Je sais qu’Iz a dit qu’elle ne voulait pas accompagner plus de 8 créateurs différents. Aujourd’hui, vous êtes déjà 4… comment ça marche l’embauche d’un nouveau talent chez « Newpress » ?
L’idée, et Iz pourrait répondre plus précisément, c’est de trouver des profils qui ont des contenus hyper identifiés sans une grosse communauté, notamment sur YouTube. Personnellement, je trouverais ça super riche d’avoir un profil plus porté sur l’économie ou les finances personnelles. Une sorte de Morning Brew à nous. Un profil plus culturel, spécialisé dans la critique de films ou de séries, serait aussi un vrai plus.
Si l’on revient sur « Tunnel Vision », tu peux m’expliquer à quoi ressemble la production d’une de tes vidéos ?
Tout commence par un pitch que je fais à mon producteur exécutif : Adam Freelander. C’est lui qui va, plus tard, relire mon script et m’aider à l’écrire le plus efficacement possible pour le rendu final de ma vidéo. Une fois qu’une idée est validée, je passe une semaine à faire des recherches, à interroger des spécialistes, à faire des interviews. J’ai ensuite une semaine d’écriture de script et deux semaines de production (montage, motion design, modifications).
C’est un timing qui peut évoluer : parfois, je me rends compte qu’un sujet demande à être plus creusé et je peux dépasser d’une semaine. Mais l’idée, c’est vraiment de publier une vidéo par mois.
Côté collectif, j’ai donc Adam qui m’accompagne du début à la fin. Je travaille aussi avec ce qu’on appelle un « researcher », une sorte d’enquêteur qui m’aide à trouver des infos et à identifier des personnes à interviewer. J’ai aussi à disposition un graphiste ultra-talentueux qui s’appelle Saud Mustaneer, qui m’aide à animer les graphiques que vous voyez dans les vidéos. Et enfin, la cerise sur le gâteau, c’est que j’ai accès à un compositeur maison pour toutes les musiques, et ça, c’est une véritable chance pour produire le meilleur montage possible. Je peux, par exemple, lui faire des demandes sur un drop que je veux à un moment précis, qui correspond à un moment de tension dans ma vidéo, et il me l’envoie.
D’un point de vue pratique, avec tous les talents de Newpress (sauf Johnny qui habite à Washington), nous nous sommes tous installés dans un bureau en commun à Brooklyn. Un lieu propice pour nous donner des coups de main, partager des ressources sur le montage ou les animations.
Côté business, comment fonctionne ta collaboration avec Johnny et Iz Harris ?
J’ai un contrat très clair avec eux. Je suis salarié de leur structure et leurs équipes s’occupent de la partie sponsoring de mes vidéos. J’ai aussi une partie variable de ma rémunération qui dépend de l’audience de mes vidéos.
Ce n’est jamais moi qui gère les accords avec les marques qui mettent de l’argent pour apparaître dans mes vidéos. Ça me correspond parfaitement, car je ne suis pas du tout une personne à l’aise avec le business. Moi, ce que je sais faire, c’est produire des vidéos explicatives. Ma position me permet de me dédier à 100% à ce rôle-là. Évidemment, j’ai mon mot à dire sur le moindre sponsor qui veut apparaître sur la chaîne. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais eu à dire non.
C’est évident que le journalisme qui existe aujourd’hui sur YouTube n’a rien à voir avec celui pratiqué par nos aînés, dans lequel il ne fallait surtout pas avoir de relation avec les marques. Personnellement, quand je fais une vidéo où le sponsor est une marque de café ou de rasoir, pour prendre un exemple récent, je ne pense pas que cela ait un impact négatif sur mon journalisme.
Tu fais partie de nombreux talents qui se lancent en leur nom sur YouTube. Penses-tu que l’on va assister un peak de créateurs d’info sur la plateforme dans les prochaines années ?
En réalité, je le ressens déjà. J’ai du mal à suivre toutes les vidéos produites par mes amis journalistes qui ont leur chaîne YouTube. Après, je pense que les gens ont leur propre « panier » de créateurs qu’ils suivent au quotidien et qu’ils ne se sentent pas forcément débordés. Mais la véritable victoire pour un créateur comme moi qui poste une vidéo par mois, c’est de devenir une habitude pour l’audience, de rentrer dans ce « panier ».
Ma vraie inquiétude concerne plutôt l’éthique journalistique. Comment garantir une éthique irréprochable comme il peut y en avoir dans des rédactions immenses comme le New York Times lorsque l’on est indépendant, que l’on n’a pas de patron et, a fortiori, que l’on n’a aucune formation de journaliste comme c’est le cas pour certains profils ? C’est une vraie question.
Penses-tu que tu es devenu trop dépendant de YouTube aujourd’hui ?
Je suis conscient que je ne réfléchis pas assez à cette question. Mais aujourd’hui, on a quand même cette sensation que YouTube est devenu presque trop gros pour être remis en question. C’est vraiment devenu l’équivalent de ce qu’était la télévision il y a 10 ou 20 ans. À l’époque, on ne se posait pas forcément la question de la dépendance à ce médium.
La différence, c’est que YouTube est un groupe privé et qu’il faut se battre pour qu’il y ait le plus de diversité possible dessus. C’est aussi dans cette logique que l’on lance « Newpress » avec Johnny Harris, une plateforme de journalisme participatif en ligne où l’on fait participer nos audiences à nos enquêtes, et où l’on diffuse aussi nos vidéos. L’idée est de faire un travail communautaire sans dépendre des choix des algorithmes.
Tu penses que YouTube ressemblera à quoi dans 5 ans ?
Franchement ? Je n’en sais rien, tu as une réponse à ça, toi ? Je trouve que c’est difficile de parler au nom de la plateforme entière tant il y a de productions différentes publiées dessus chaque jour. Personnellement, je trouve qu’aujourd’hui, il y a des réalisateurs extrêmement talentueux, inspirants, qui produisent et diffusent des films, et j’aimerais qu’ils puissent y rester le plus longtemps possible.
Il y a quelques jours, on a fait une expérience intéressante avec Johnny et Iz. On a ouvert un onglet YouTube et on a déconnecté nos comptes. On voulait voir ce que YouTube proposait à la première connexion. Et on s’est rendu compte qu’on basculait dans un monde complètement différent. Il y a tellement de contenus hors de nos bulles que je ne regarderais jamais, ou que mes amis ne regarderaient jamais. Je vous conseille de le faire chez vous pour aussi vous en rendre compte. C’est un bel exercice d’humilité.
💡 En bonus, les recos de Christophe sur YouTube : Derick Gee, Chris The Producer,
Dans mes onglets.
📌 L’info : Je vous ai déjà parlé de Kareem Rahma dans cette newsletter. Cet ancien journaliste, qui a notamment travaillé dans l’équipe vidéo du New York Times, est devenu célèbre grâce à son show de formats courts « Subway Takes », qui cumule des millions de vues en Shorts sur YouTube. Dans chaque épisode, il demande à ses invités d’assumer un point de vue, une take sur n’importe quel sujet. Porté par le succès, le créateur débarque aujourd’hui avec le reboot d’un de ses anciens concepts diffusé sur TikTok… mais en format long cette fois.
Dans « Keep The Meter Rolling », c’est son nom, Kareem monte dans un taxi et prononce cette phrase qui va, dans quelques mois, devenir culte : « take me to your favorite place and keep the meter rolling ». S’ensuivent des tergiversations dans les quatre coins de New York avec des chauffeurs toujours plus loufoques et drôles les uns que les autres. Un véritable format carte postale pour la ville qui ne dort jamais (avec un générique qui fait baver).
➡️ Ce que j’en retiens : C’est la couverture presse de ce lancement. J’ai vu Kareem pop dans mon feed Instagram toute la semaine dernière. Avant-première dans un cinéma new-yorkais, portrait dans le Wall Street Journal (qui révèle que ce nouveau show aurait pu être diffusé sur CNN mais que l’opération ne s’est jamais faite à cause de la lenteur du network à prendre des décisions, tout un symbole), carrousel Instagram de médias spécialisés, etc…
À chaque fois un seul crédo qu’il répète en boucle en tenant son smartphone dans la main : « Ça, c’est un écran de télévision, mais pour l’instant, personne ne produit de programmes dignes de ce nom pour cet appareil ». Jusqu’à aujourd’hui.
Hasard du calendrier, cette semaine est diffusé le dernier numéro du « Late Show » de Stephen Colbert (avec destruction de meubles du studio à la clé). Une véritable institution du petit écran américain. Un chapitre se clôt à la télé, un autre s’ouvre sur YouTube.
✍️ Source : Keep The Meter Rolling
📌 L’info : L’ex-boss de BBC News est en colère et prévient ses collègues : les créateurs d’infos sont la plus grande menace existentielle qui plane au-dessus des médias. Au-dessus de l’IA, oui, oui.
Deborah Turness a quitté la chaîne publique l’année dernière dans un contexte bouillant : celui d’un reportage manipulé sur Donald Trump, avec un montage tronqué de son discours devant le Capitole le 6 janvier 2021.
Elle revient sur le devant de la scène en ayant bien choisi ses mots : « La nouvelle tendance consistant à suivre un journalisme axé sur la personnalité sur des plateformes numériques telles que YouTube, TikTok et Substack est en train de supplanter l’information traditionnelle. L’impact de cette révolution pourrait être “plus important que l’avènement de l’ère numérique ou l’arrivée des réseaux sociaux” », rapporte The Guardian.
➡️ Ce que j’en retiens : C’est que, si les ex-responsables des plus grands médias de la planète remarquent l’évolution des usages, c’est déjà une bonne nouvelle. L’ennui, peut-être, c’est d’opposer ce nouveau type de journalisme à un journalisme traditionnel de flux. Les deux mondes ont des choses à apprendre l’un de l’autre.
Là où je rejoins Deborah, en revanche, c’est sur son constat sur l’éditorialisation de l’information.
Dans des propos rapportés par la presse britannique, elle reconnaît « qu’il existe une tension entre l’univers très engagé de nombreux créateurs de contenu et les principes traditionnels d’impartialité de la télévision de flux ». Une tension qui est aussi à la base du succès de ces profils. On ne va pas écouter Joe Rogan pour s’informer, mais pour avoir son point de vue sur l’information. C’est toute la nuance, et elle est de taille.
✍️ Source : The Guardian
📌 L’info : Cela fait longtemps que j’ai envie de lire un portrait de Dave Jorgenson ailleurs que dans la presse américaine. L’ex-« TikTok Guy » du Washington Post a bâti un petit empire en seulement quelques mois d’indépendance avec son nouveau média Local News International. Présent au festival international du journalisme de Pérouse, il a échangé avec la plume avisée d’Alexandra Klinnik pour Meta-Media.
➡️ Ce que je retiens : Des chiffres qui donnent le tournis : depuis son départ, les vues sur la chaîne YouTube du Washington Post ont chuté de 85% en quelques mois. Mais aussi la force du collectif. Dave Jorgenson ne s’est pas lancé seul, il a pu compte sur l’aide avisés de ses anciens responsables vidéo du WaPo : Lauren Saks et Micah Gelman.
Et enfin, et c’est pour moi l’enseignement numéro 1 : ne pas opposer les créateurs d’infos et les médias traditionnels : « Je crois qu’on se trompe souvent sur l’avenir des médias en imaginant, d’un côté, des créateurs indépendants et de l’autre, les médias traditionnels. En réalité, les deux mondes convergent : nous allons voir de plus en plus d’indépendants collaborer avec de grandes rédactions classiques ».
✍️ Source : Méta-Média + le Ted Talk de Dave que je vous conseille sur son choix de passer par l’humour pour informer les masses sur TikTok (super éclairant).
📌 Et aussi (mais plus de place…) : je vous avais déjà dit que j’étais fan de Joanna Stern ; la collab’ france.tv / Hugo Décrypte est sortie ; toujours Hugo Décrypte mais dans un portrait chez Challenges ; que retenir du festival international de journalisme de Pérouse (du point de vue des créateurs) ; à Brooklyn, des newsletters creator-led ultra-locales poussent comme des champignons ; à quoi va ressembler « The Human Effect », le prochain show vidéo de Johnny Harris ; la suite dans deux semaines…
Harold.














