Publishers n°5.
L'indépendance sur YouTube est un pari qu'il faut avoir le cran de faire... et de pouvoir assumer. Cette semaine, entretien avec une journaliste un an après son lancement sur la plateforme...
Le métier de YouTubeur fait rêver de plus en plus d’aspirants journalistes. Mais derrière les belles miniatures, les mises en scène face-caméra et parfois les audiences impressionnantes, il y a aussi les questionnements, les doutes, un cadre à inventer et le manque d’accompagnement.
Ces problématiques très concrètes sur les nouvelles façons d’exercer le métier sont au cœur du grand entretien que Justine Reix m’a accordé cette semaine. Elle qui, il y a un an, a fait ce choix courageux de l’indépendance sur la plateforme, poussée par l’un de ses mentors : le reporter Charles Villa (ex-Brut), indépendant lui aussi depuis peu sur YouTube.
Dans les onglets que je vous ai mis de côté, je vous emmène aussi aux États-Unis à la rencontre d’un créateur qui a quitté son média et a emporté, sans le vouloir ni le prévoir, ses audiences avec lui. On ira aussi prendre des nouvelles des plumes célèbres de Substack qui sont de plus en plus nombreuses à tenter un transfert… vers Patreon.
Bienvenue dans Publishers n°5.
Bonne lecture.
L’interview.
Ça veut dire quoi être journaliste indépendante sur YouTube ?
La première fois que j’ai entendu parler de Justine, c’était dans un tweet (oui, je sais, ça date). Elle communiquait sur sa dernière collab’ avec Hugo Décrypte pour un reportage en Corée du Sud sur la chute de la natalité sur place. Très vite, son profil de journaliste qui travaille main dans la main avec des YouTubeurs m’avait interpellé car à l’époque, ils étaient très rares. Justine a ensuite travaillé pour Squeezie ou Simon Puech ; je l’avais aussi interviewée dans l’ancien média où je travaillais : Hupster.
Depuis un an, Justine travaille avec Charles Villa (ex-reporter de chez Brut), et c’est aussi depuis ce moment-là qu’elle a décidé, en parallèle, de se lancer en solo avec sa propre chaine. L’audience a rapidement répondu présent, les premiers sponsors aussi. Pour Publishers, elle me raconte ses premiers mois d’indépendance et les premières leçons qu’elle en a tirées.
Tu te souviens du jour où tu as décidé de devenir indépendante sur YouTube ?
Je pense que c’est venu en deux étapes. Il y a eu une première étape quand j’étais chez Slate où j’ai commencé à éprouver une grosse lassitude des médias traditionnels. J’avais du mal à imaginer un futur dans le milieu du journalisme alors que j’adore ce métier. J’ai commencé à m’interroger parce que j’étais une grosse consommatrice de YouTube, je travaillais déjà pour des YouTubeurs. Et je me disais, mais en fait, tout ce que je fais pour eux, je pourrais aussi le faire pour moi.
La deuxième étape, c’est quand j’ai commencé à travailler pour Charles Villa. Lui, il m’a dit : « Franchement, si t’en as envie, lance-toi ! Profite d’avoir quelque chose de stable avec moi pendant un an et fonce ». Il ne m’en a pas fallu plus.
Justement, comment fonctionne aujourd’hui concrètement ton organisation, notamment avec Charles Villa ?
C’est plutôt simple. Pendant un an, j’ai eu un contrat de journaliste pour travailler sur sa chaîne YouTube. Je m’occupe à la fois de ses Shorts et je l’accompagne aussi sur ses enquêtes et ses reportages. J’ai par exemple bossé sur son prochain documentaire sur les enfants de Gaza, pour lequel je suis aussi partie enquêter au Qatar.
Es-tu accompagnée personnellement par YouTube pour ta chaîne et si oui, comment ?
Oui et non.
L’accompagnement prend la forme d’un contact direct au sein de YouTube France avec un numéro de téléphone. Je peux le consulter quand je veux, mais ça ne va pas plus loin. S’il y a des questions, un bug, ils peuvent être présents.
Il y a aussi eu une première rencontre officielle dans les bureaux parisiens de YouTube au début de l’automne dans le cadre d’une journée dédiée à ce qu’ils appellent la « next gen news ». Je n’étais pas la seule invitée, il y avait aussi d’autres créateurs journalistes comme Max Laulom (voir son interview dans Publishers), Benoît Le Corre, Charlotte Vautier, Gaspard G.
De façon plus générale, YouTube France a l’air très content d’avoir des profils comme les nôtres. C’est aussi lié, je pense, à l’âge moyen, de plus en plus élevé, des Français qui consultent la plateforme. Dans ce contexte, ils ont envie qu’il y ait davantage de contenus sérieux et pas forcément que du divertissement sur la plateforme.

D’ailleurs, cette relation que tu commences à avoir avec YouTube ne te donne pas de statut particulier. Il me semble que tu as rencontré des soucis au moment de publier ta dernière vidéo, tu peux nous en dire plus ?
Oui. Je suis partie au Japon à la rencontre d’un veuf qui a perdu sa femme pendant le tsunami de 2011. Pour titrer la vidéo, j’avais utilisé le mot « mort ».
Et tout de suite après la publication, j’avais un taux de clic hyper étrange et j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’anormal. Un moment, j’étais sur du 0%, ce qui n’arrive jamais, surtout dans les premières heures après avoir posté une vidéo. Ensuite, ça remontait d’un coup puis ça s’écroulait. Bref, ce n’était pas normal.
De ce que j’ai compris, il y a eu un bug. Mais je n’ai pas eu plus d’explications. Donc c’est justement le genre de péripéties qui nous poussent à dialoguer avec YouTube. On leur a même soumis l’idée avec d’autres « collègues » créateurs-journalistes d’avoir la possibilité de créer une sorte de statut, pourquoi pas un badge pour les journalistes sur la plateforme, qui permettrait à ces profils d’échapper à ce genre de pièges de l’algorithme. Et qui nous permettrait aussi de parler de sujets plus sensibles, sans avoir la crainte de voir notre vidéo démonétisée.
YouTube n’a pour l’instant pas envie d’aller dans cette voie-là, car ses responsables ne veulent pas prendre la responsabilité d’avoir à vérifier les contenus des créateurs.
Si on entre dans le concret de ta production : comment prépares-tu tes tournages ? Est-ce que tout est scripté à l’avance ? Quels conseils as-tu reçus, et de qui, pour améliorer ta réalisation, notamment sur le côté mise en scène ?
Charles (Villa, ndlr) m’a aidée pour cela. Il m’a dit qu’en tant que spectateur, on avait besoin d’avoir davantage de storytelling, que ça pouvait manquer dans mes productions. Mais ça m’a pris du temps. Dans mon travail de journaliste, je n’avais pas l’habitude de me filmer. Et je me suis rendu compte que le fait d’incarner une vidéo et le fait de se filmer à la première personne, de montrer ses émotions, c’étaient vraiment deux choses différentes. On peut apprendre à incarner en école de journalisme, mais la mise en scène, c’est autre chose, c’est plus personnel.
Par ailleurs, c’est ce que je faisais déjà dans l’écriture pour les créateurs de contenu avec lesquels je collabore comme Simon Puech. Aujourd’hui, pour les interviews dans mes vidéos perso, j’ai pris le réflexe de poser une GoPro qui me filme moi aussi, comme ça j’ai mes émotions en boîte si jamais j’en ai besoin en montage.
Pour ce qui est du script à proprement parler, je pense en amont à la structure de ma vidéo en faisant toujours attention à intégrer une dose de suspense pour maintenir le watch-time le plus possible. Je me laisse ensuite la liberté de faire évoluer la chose au moment du tournage. La raison est simple : je travaille sur du réel. Et je ne maîtrise pas le réel.
Tu as des inspirations qui t’ont aidée dans ce côté « mise en scène » de l’information ?
Si je devais en citer un, ce serait Benoit Le Corre que je connais très bien. Lui s’inspire beaucoup du monde de la fiction, il travaille avec des chapitres, des actes dans ses vidéos, comme un scénario de film.
J’essaie moi aussi de structurer mes vidéos pour qu’il y ait une évolution du personnage en tant que tel, mais c’est compliqué d’emprunter des codes de la fiction sans dénaturer le réel. Ce n’est pas du tout un truc que l’on apprend en tant que journaliste.
Est-ce que tu considères que depuis que tu t’es lancée en indépendante, le regard sur le métier de « créateur d’info » a évolué en France ?
Oui, et c’est aussi lié au contexte. En un peu plus d’un an, nous avons été trois à nous lancer simultanément : Benoit Le Corre, moi, puis ensuite Charlotte Vautier (Ok Charlotte, ndlr). Dans l’esprit des journalistes, cela a créé une sorte de jurisprudence. D’un coup, c’était ok de se lancer sur YouTube et de faire de l’info. Avant, dans l’esprit des gens de la profession, on ne voyait pas trop l’intérêt de faire ce type de choix de carrière, on préférait bosser pour des médias traditionnels.
Suite à cela, j’ai reçu énormément de messages, surtout de jeunes qui m’ont dit qu’ils voulaient se lancer aussi sur YouTube. C’est super encourageant. Ça m’a impressionnée aussi. J’ai l’impression que ça a libéré quelque chose. Ils se sont dit « Si j’ai envie de me lancer, j’y vais et la profession ne va pas forcément me juger », et c’est un bon signal.
Même dans le regard des médias, ça change aussi. Je sais que, par exemple, moi, il y a eu un journaliste de France 5 qui a parlé de ma vidéo sur la viande de brousse à une heure de grande écoute dans C à Vous. Et je ne m’y attendais pas. Ça prouve qu’on franchit aussi un cap dans la reconnaissance de ce qu’on fait. Il y a beaucoup plus de respect de la part des médias.
Il y a un journaliste qui, selon toi, correspond exactement aux codes de l’époque sur la plateforme ?
Le truc qui est cool, c’est la différence des offres. Aujourd’hui, il y en a de plus en plus, même en France. Il suffit de mettre face à face les productions de Charles Villa et Benoit Le Corre pour s’en rendre compte. Personnellement, je n’ai pas de modèle en tant que tel et je n’ai pas forcément envie de copier les codes de quelqu’un en particulier.
Après, ceux que j’admire énormément, ce sont ceux qui ont un truc que moi, je n’ai pas, notamment dans le storytelling, et ce ne sont pas forcément des journalistes. Je pense à Ego ou à Micode. Je trouve qu’ils ont une manière de raconter les histoires vraiment différentes sur des sujets hyper techniques.
Aujourd’hui, tu te considères davantage journaliste ou créatrice de contenu ?
J’aimerais pouvoir me définir simplement comme journaliste, mais je sais que pour l’instant, je suis plutôt dans la case des « créatrices de contenus journalistiques ». En ce moment, Gaspard G, avec sa casquette de secrétaire général de l’UMICC (l’Union des Métiers de l’Influence et des Créateurs de Contenu), est en train de réaliser une charte pour laquelle j’ai été consultée.
L’idée, c’est qu’on soit tous un peu d’accord sur ce qu’on fait et ce qu’on ne fait pas en tant que journaliste sur YouTube. Et je trouve ça super parce que moi-même, j’ai hésité personnellement à faire un post sur mon Instagram pour expliquer ma démarche, notamment quand j’accepte une sponso pour financer mes vidéos.
Concrètement, pour l’instant, je préfère être sponsorisée uniquement par des services et non par des produits ; je fais aussi en sorte, avec mon agent, que dans les contrats, il n’y ait aucune mention m’interdisant de dire du mal de la marque en question pendant un certain laps de temps. C’est vraiment très compliqué au final quand on est créateur de contenus journalistiques, parce que tu limites énormément les possibilités de collaboration avec des marques.
On m’a déjà proposé de faire une sponso avec une banque, par exemple, et c’est typiquement le cas où j’ai refusé. On en parle aussi beaucoup avec d’autres profils similaires au mien, comme avec Charles (Villa, ndlr), et c’est intéressant parce qu’on n’est parfois pas forcément d’accord entre nous. Mais les gens ne savent pas tout ça, ils voient uniquement une sponso sur nos vidéos. Et je trouve que c’est important d’être transparent là-dessus. À terme, dans l’idéal, j’aimerais avoir des sponsos complètement désincarnées, sans ma voix ni mon visage, comme Hugo (Décrypte, ndlr), mais je n’ai pas encore la communauté qui me permet de négocier ce genre de deals.
Ce qui est vraiment intéressant avec ce qu’on vit aujourd’hui, c’est qu’il y a une structure qui est en train de se construire. On veut tous être journaliste et pas créateurs de contenu, avoir vraiment cette distinction, mais c’est hyper important d’abord de poser les bases de tout ça pour ne pas que ça parte dans tous les sens. Le risque, c’est de perdre l’audience et ne pas réussir à diffuser clairement le message qu’on veut faire passer.
Je donne beaucoup de cours en école de journalisme, et quand je leur demande parfois leurs références, ils vont me citer des profils comme Simon Puech — dont j’adore le travail car je collabore avec lui — mais il n’est pas journaliste. Je comprends pourquoi certains le considèrent comme tel, mais ça confirme mon envie de scinder bien les choses à l’avenir. Si jamais chacun fait son truc dans son coin, on va tous être mis dans le même panier, celui des « influenceurs », avec tout ce que cela implique.
Cette personnification de l’info à laquelle tu participes aujourd’hui, penses-tu que des médias peuvent aussi l’incarner ?
Je pense qu’il faut forcément des visages. Parce que les gens ont besoin de s’attacher à quelqu’un, c’est dans notre nature. La désincarnation des médias leur permet d’avoir ce côté très rigoureux, très sérieux dans l’esprit des gens, mais le problème, c’est qu’on perd en affinité.
Il y a quand même des médias qui ont réussi à trouver un certain équilibre, un entre-deux malin. Je pense au Parisien avec ses séries incarnées (Crime Story, Food Checking,…) où on s’attache aux incarnants plutôt qu’à la marque. Il y a des possibilités pour les médias de reprendre des codes de la création de contenu et de se les appliquer à eux-mêmes, j’en suis convaincue.
Après, c’est aussi une stratégie. Ces derniers mois, je n’ai jamais rencontré autant de créateurs de contenu dans mon entourage. Et certains d’entre eux m’ont affirmé qu’ils faisaient exprès de poster le plus possible pour que les gens finissent par reconnaître leur visage dans leur feed et arrêtent de scroller. En tant que journaliste, je n’aurais jamais pensé comme ça. Je pense d’abord à mon sujet, et pas à ma tête face caméra.
Justement, cette industrialisation des plateformes, elle ne te dérange pas ?
C’est vrai qu’aujourd’hui la barrière à l’entrée, en termes de qualité de production, est plus haute, notamment sur YouTube. Mais il y a aussi des profils authentiques comme Benoit (Le Corre) qui cartonnent. Pour moi, c’est l’OVNI auquel les gens ne s’attendaient pas sur YouTube, et ça fonctionne. Et c’est rassurant, quelque part.
Benoit, et c’est lui qui le dit, ce n’est pas le pro de la captation des images, ses montages ne sont pas hyper « chiadés », mais les gens apprécient ça et je pense que ça marche pour ça. Si les gens aiment autant Léna Situations pour ses vlogs, c’est aussi parce qu’il y a cette proximité dans ses vidéos. On est vraiment face à une jeune femme qui filme ses journées et monte elle-même dans sa chambre.
Avec ce côté authenticité, on peut arriver à se démarquer en réalité. Et je pense qu’il y a heureusement encore une place pour ça, pour le moment, sur YouTube.
Ton YouTube idéal dans 5 ans, il ressemble à quoi ?
J’aimerais qu’il y ait plus de place pour du contenu moins industrialisé justement. Et que l’algorithme pousse ces contenus. Même chose pour les vidéos moins étiquetées « divertissement ».
En ce moment, d’après ce que j’ai compris, l’algorithme a changé depuis le mois de septembre et a tendance à pousser davantage les petits créateurs, et je trouve ça top personnellement.
Après, je ressens aussi une vraie inquiétude démocratique. Quand on voit qu’aux États-Unis, YouTube n’hésite pas à verser 22 millions de dollars à Trump pour s’éviter un procès après avoir suspendu sa chaîne. Quelle est la prochaine étape après ça ? Est-ce que YouTube pourrait mettre en avant des contenus à la demande du président américain ? On est obligé d’y penser et de s’en inquiéter.
Donc dans 5 ans, j’espère surtout travailler sur un YouTube qui est resté hyper ouvert et qui propose autant de sujets variés qu’aujourd’hui, et qui ne bloque pas des sujets plus sensibles comme l’écologie ou la crise humanitaire à Gaza.
Dans mes onglets.
📌 L’info : Plus les profils de journalistes qui quittent leur rédaction pour devenir indépendants se multiplient, plus les plateformes se battent pour attirer leurs plumes. Il y a évidemment Substack qui a pris beaucoup de place mais qui perd aussi des créateurs aux audiences XXL au profit de Beehiiv ou Patreon. C’est ce que décrit ce papier du Nieman Lab qui a retenu mon attention. Les principaux arguments de la fuite ? Les 10% de commission que Substack récupère sur le moindre abonnement payant ; les problèmes de délivrabilité de certaines newsletters, l’absence d’accompagnement côté tech et la transformation de la plateforme en « réseau social de l’édition » (avec les mauvais côtés qui vont avec).
« Il n’y avait pas d’assistance technique. Les personnes qui ne pouvaient pas recevoir la newsletter étaient obligées de la lire sur l’application. Et, au-delà des arguments moraux de la plateforme, ce n’est tout simplement pas une bonne stratégie commerciale. En fait, c’est même une mauvaise stratégie commerciale de rester sur Substack. » explique Liz Lenz, qui fait partie de cette vague de journalistes/autrices américains ayant décidé d’aller toquer à la porte de Patreon.
Ce qui est intéressant, ou inquiétant, c’est que même des profils plus « pro-Substack » tiennent des discours qui posent question. Exemple avec Rachel Karten (autrice de « Link In Bio », une newsletter dédiée aux social media managers qui comptent plus de 105 000 abonnés), invitée cette semaine dans le podcast de Colin and Samir. Pendant la conversation, Rachel évoque le classement établi par Substack sur les créateurs qui génèrent le plus de revenus avec leur infolettre. Et elle avoue parfois ne pas en dormir la nuit. Elle confie aussi célébrer avec son mari à chaque fois qu’elle entre dans le top 3. On a connu plus sain comme relation à une plateforme.
➡️ Ce que j’en retiens : c’est l’attitude de Patreon, qui se transforme carrément en lobbyiste d’une creator economy plus juste et plus rémunératrice. La plateforme contacte directement certains profils et tente de les séduire en leur faisant essayer son outil de newsletter encore en développement. Ce qui a de quoi énerver un certain Hamich McKenzie (le cofondateur de Substack) : « Patreon dépense beaucoup d’argent pour attirer certains auteurs de Substack sur sa plateforme, et certains acceptent cette offre afin d’échapper aux fonctionnalités sociales qui favorisent leur croissance ici (tout en restant quand même sur Instagram). »
En France aussi, cette réflexion est en cours. Alexandra Klinnik, du blog Meta-Media, en a dressé une enquête foisonnante ces derniers jours que je vous conseille de lire si cette question de l’hébergement des contenus vous intéresse.
✍️ Source : The Nieman Lab
📌 L’info : J’ai découvert Becca Farsace quand je travaillais au Figaro et que je couvrais la tech. Elle faisait partie des visages du site The Verge que je consultais souvent dans ma veille.
Il y a un an, comme plusieurs de ses ex-collègues, elle a fait le choix de l’indépendance sur YouTube. Elle s’en était expliquée dans une vidéo touchante. Elle y détaillait comment The Verge avait perdu l’âme qui faisait d’elle un site d’info à part, notamment à cause du Covid. « Aujourd’hui, mes collègues ne sont plus que des photos et des noms sur Slack », détaillait alors Becca.
Aujourd’hui, elle revient dans une nouvelle vidéo dans laquelle elle explique ce qui a changé pour elle après douze mois d’indépendance. Avec notamment un point très transparent sur ses revenus. Becca affirme avoir gagné 151 570 dollars et 47 cents (oui, c’est très précis). Elle explique aussi qu’au moment où elle s’est lancée, elle n’avait que seulement 7 000 dollars d’économies, n’avait jamais passé de deal avec une marque, n’avait pas de chaîne monétisée sur YouTube…
➡️ Ce que j’en retiens : C’est qu’on manque de ce genre de témoignages. La transparence de Becca, ça nous permet d’y voir plus clair sur les vrais enjeux de cette économie de la création où les chiffres sont souvent toujours plus impressionnants les uns que les autres.
Avec Becca et ses 157 000 dollars gagnés en un an grâce à ses « tech reviews », on est dans le concret. On apprend par exemple qu’il lui a fallu sept vidéos avant de trouver un premier sponsor, au moment où son compte bancaire était dans le rouge. Bilan de cette première opération : 1 663,48 $. On apprend aussi que la vidéo qui lui a rapporté le plus d’argent – via la publicité sur YouTube – est sa 33e, publiée l’été dernier : 1 468 dollars. À l’inverse, sa production la moins rémunératrice lui a permis de gagner seulement 70 dollars. Bref, si cette infiltration, rassurante mais aussi un brin flippante, dans le portefeuille d’une youtubeuse-journaliste indépendante vous intéresse, foncez (vidéo de 10 minutes en anglais).
✍️ Source : I quit my job to become a YouTuber, here is how much $$$ I made
📌 L’info : Il y a des départs qui font plus de mal que d’autres dans certaines rédactions. Et celui de Dave Jorgenson, ex-journaliste au Washington Post, en fait partie. Un peu de contexte : Dave, c’était LE monsieur TikTok de la rédaction du « WaPo ». C’est lui qui, depuis le tout début (le Washington Post a été l’un des tout premiers médias au monde à se lancer sur TikTok avec une vraie ligne éditoriale dédiée à la plateforme), incarnait l’image du journal sur le réseau social.
C’est lui qui, sur YouTube, avait aussi lancé une chaîne parallèle à celle du journal avec son équipe appelée le « Washington Post Universe », dont les stats généraient 75 fois plus (!!) d’engagement que la chaîne principale du journal.
Cet été, Dave a décidé de prendre le large (cf : Publishers n°1) pour créer son propre média indépendant sur YouTube et en newsletter : Local News International.
Matt Karolian, responsable de l’innovation au Boston Globe, a voulu comparer les chiffres du Washington Post avant et après le départ de Dave. Et les conclusions qu’ils en tirent sont saisissantes. Depuis le départ de Dave, les vues mensuelles de la chaîne YouTube « Washington Post Universe » sont en chute libre. Elles sont passées d’un peu plus de 50 millions en mai à à peine 7 millions en août. C’est -85% en à peine 6 mois. À l’inverse, celles de Local News International, le nouveau média indépendant de Dave, ont explosé très rapidement. En août, elles dépassaient déjà les 16 millions de vues et faisaient mieux que les deux chaînes du Washington Post réunies.
➡️ Ce que j’en retiens : C’est qu’un statut à part doit être pensé au sein des médias pour les profils comme Dave. Notamment pour éviter qu’ils s’en aillent avec leur audience. Cela pourrait passer par une forme d’actionnariat, de co-création d’entreprise qui pousserait les talents à ne pas prendre trop vite la poudre d’escampette.
« Les médias traditionnels ne peuvent pas continuer à traiter les créateurs émergents comme des salariés temporaires ou des expériences sur les plateformes, car ce sont eux qui constituent le lien avec de nouveaux publics. La stratégie la plus intelligente consiste à penser comme les maisons de disques ou les agences artistiques : incuber, développer et co-brander. Laissez les créateurs faire décoller les audiences tout en leur donnant une certaine forme de propriété sur les résultats », explique Matt Karolian dans sa newsletter. Difficile d’être plus en accord avec sa conclusion.
✍️ Source : Matt Karolian
📌 Et aussi (mais plus de place…) : le rapport du Reuters Institute sur les « news creators » ; cette agence veut vendre des campagnes uniquement aux journalistes-créateurs ; le reste dans deux semaines 👋













