Publishers n°14.
Cette semaine, je reçois Gaspard G pour une discussion franche sur le modèle économique des créateurs d'info.
Je pense que c’est l’une des premières fois que je n’ai pas besoin de présenter mon invité de la semaine. Depuis plus de dix ans, Gaspard fait partie de notre paysage sur YouTube. Lui qui a commencé par vlogguer sa vie lors d’une année d’échange aux Etats-Unis alors qu’il était encore au lycée est devenu l’un des créateurs d’info les plus suivis de France. Et il a décidé « d’assumer sa fonction » jusqu’au bout en devenant notamment vice-président de l’Union des Métiers de l’Influence et de la Création de Contenu (UMICC).
Pour Publishers, il me parle de ce qu’il veut mettre en place pour améliorer la santé financière de ceux qui comme lui, tentent d’informer au quotidien sur Internet. Et il me glisse aussi quelques infos sur ses futurs projets notamment avec la plus grande chaîne télé d’Europe.
On parlera aussi de la nouvelle stratégie de CNN qui sonne faux pour transformer les journalistes en créateurs, d’un des plus grands créateurs de formats courts qui n’en peut plus… des formats courts et d’une interview du big boss de YouTube dans le New York Times qui pose beaucoup de questions.
Bienvenue dans Publishers n° 14.
Bonne lecture !
L’interview.
Comment finance-t-on une nouvelle économie de l’info ?
Je connais Gaspard depuis plusieurs années. Je l’ai déjà interviewé dans l’ancien média où je travaillais Hupster. Nous avons aussi plusieurs connaissances en commun. Alors forcément j’ai voulu l’inviter ici pour parler d’un éco-système qu’il adore/incarne : celui des créateurs d’info.
Pendant près d’une heure, il a accepté de répondre à mes questions sur les enjeux du moment à la fois sur le plan éditorial et économique. J’ai trouvé notre discussion franche et éclairante. J’espère que vous aussi.
Tu mets de plus en plus en avant des formats enquête sur ta chaîne comme dernièrement avec ta vidéo sur OnlyFans. C’est une tendance générale chez les créateurs d’info sur YouTube. Pourquoi ?
Je qualifierais plutôt ce type de vidéo de « grand format de terrain ». Je l’avais inauguré il y a quelques années avec mon ancien producteur, Max Laulom (que j’ai interviewé ici), sur le chlordécone. J’ai voulu réitérer l’expérience avec un sujet plus grand public, en y ajoutant des séquences encore plus produites, à la croisée de l’infotainment et de la personal story (ndlr : il s’excuse pour les anglicismes). C’est un nouveau ton que je souhaitais travailler et approfondir, hérité à la fois d’Élise Lucet et des équipes de Yann Barthès chez Quotidien. Je voulais aussi mettre davantage ma personnalité en avant, car je considère que nous sommes entrés dans une ère du journalisme « sur-incarné ».
Pour ce qui est du fond de l’enquête, peut-être plus abouti que mes précédentes, je pense que c’est avant tout une question de maturité. Cela fait aujourd’hui plus de dix ans que je suis professionnellement sur YouTube et que je suis créateur d’information.
Avec le temps, je pense m’être renforcé, et mes prochains projets, notamment un format de talk avec TF1 actuellement en production, iront également dans ce sens.

C’est quoi ta réaction, toujours sur ce volet enquête, quand un créateur comme Ludoc fait produire son dernier documentaire par Orange en mettant en avant des équipes cyberdéfense d’Orange sans que cela soit publié comme une collaboration commerciale ou une vidéo sponsorisée ?
Je tiens à dire que je suis un fan absolu de Ludoc. J’ai récemment retrouvé des messages où je lui demandais de l’aide sur mes premières prods, à l’époque où je venais de me lancer sur YouTube.
Depuis, on se suit mutuellement, et je suis très admiratif de sa capacité à produire le genre de contenus qu’il diffuse aujourd’hui sur YouTube. Je trouve qu’il crée une forme de Netflix (sur le plan documentaire) adaptée à YouTube, avec une « évènementialisation » de l’information qu’on ne voit pas forcément ailleurs.
Je ne suis pas choqué par le fait qu’il y ait du publi-reportage, notamment avec l’enquête produite par Orange que tu mentionnes. Je pense qu’on ne vise pas le même but, au final, avec nos vidéos, et que si cela permet aux gens d’être informés sur des sujets de cybersécurité, tant mieux. Cela met néanmoins en exergue la difficulté, pour nous, les Youtubeurs, de financer ce type d’enquête.
Si je prends mon exemple personnel, notre enquête sur OnlyFans nous a coûté trois fois plus que ce qu’elle nous a rapporté. Et pourtant, nous avions un sponsor.
Tu incarnes les messages publicitaires dans tes vidéos. Est-ce que c’est quelque chose que tu as déjà eu envie de déléguer comme peut le faire aujourd’hui Hugo Décrypte ? Si oui, est-ce vraiment viable économiquement ?
J’adorerais, mais aujourd’hui, financièrement, je ne peux pas me le permettre. Un tel choix impliquerait une précarité pour moi et pour mes équipes que je ne suis pas prêt à assumer. Car des sponsos sans mon visage, évidemment, c’est moins bien payé.
Tu cites un acteur comme Hugo, qui est assez unique dans le secteur. Il dispose d’une certaine « autorité sur son marché » et d’une diversification de ses revenus qui lui permet de faire ce choix de la non-incarnation de ses sponsos.
Tu es très engagé, notamment via l’UMICC (Union des Métiers de l’influence et des créateurs de contenu) dont tu es le vice-président, pour une meilleure rémunération des créateurs. Quelle est ton analyse sur la récente refonte du fond CNC Talent dédié aux créateurs de contenu qui exclut de ses bénéficiaires les journaux et les émissions d’information ?
Je défends le fait qu’il y a une exception culturelle française qui permet de financer aujourd’hui la création numérique qu’elle qu’elle soit sur Internet. Par contre il faut qu’il y ait deux conditions à cela.
La première : il faut que cette création là soit financée de manière apartisane notamment quand il s’agit de contenu d’actualité ou de politique. Et ce n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui. Et nous avons fait remonter cela au CNC.
La deuxième : il faut que ce financement-là soit à la hauteur de la contribution culturelle de notre économie vis-à-vis des Français. Pour faire simple : YouTube, Meta, TikTok contribuent à une taxe qui est une taxe streamer à hauteur de dizaines de millions d’euros chacun par an. Cette somme est directement fléchée vers le CNC qui en redistribue 3 millions d’euros. Autrement dit : la taxe sur création de valeur de Kaizen (YouTube) sert à financer les bateaux du Comte de Monte-Cristo (Cinéma), et non Kaizen 2. Ça c’est quelque chose qui me pose problème personnellement.
En face, le CNC nous rétorque le fait qu’ils sont une institution publique et qu’en tant qu’institution publique, ils n’ont aucune consigne de fléchage à respecter concernant l’argent récupéré des grandes plateformes. Si le CNC veut faire bénéficier une industrie fragile comme celle du cinéma, il a le droit de le faire. J’estime que ce n’est pas forcément le sujet. Le cinéma existe depuis plus de cent ans. Et cette subvention du CNC, je la perçois comme un biberon. Et ce biberon doit bénéficier aux bébés, en l’occurence les youtubeurs, et non aux vieux supports.
Je termine sur un point. On est dans un moment de forte restriction budgétaire et j’invite donc les créateurs à ne pas dépendre à 100% des subventions publiques pour pouvoir produire leurs contenus. On ne sait pas ce qu’il va se passer en 2027, qui sera notre prochain président ou présidente et les effets qu’auront cette élection sur les financements publics de la creator economy.
Tu penses que le fait que tout le monde puisse aujourd’hui devenir émetteur d’informations est potentiellement dangereux. Tu milites pour une sorte de « labellisation » des créateurs sur YouTube. Tu peux me préciser ce que tu entends par là ?
Je crois qu’on est entré dans une ère de chaos informationnel où il va falloir, comme tu dis, « labelliser » davantage. Il n’y a qu’à ouvrir X en ce moment pour s’en rendre compte, avec le déferlement de fake news entre l’Iran et les États-Unis/Israël. C’est hallucinant de voir comment on manipule les foules ouvertement avec du deepfake, relayé par les comptes officiels des institutions des pays en question.
Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de lisibilité. Concrètement, je pense qu’il faut instaurer un dialogue commun entre les plateformes, les pouvoirs publics et les représentants de créateurs. Personnellement, je trouve que les équipes de YouTube en France sont très à l’écoute sur ce sujet.
Dans notre pays, la plateforme a tissé des liens avec nos institutions : je pense, par exemple, au prix Albert Londres–Scam–YouTube, qui est unique au monde. YouTube est également présent aux Assises du journalisme de Tours, par exemple. J’aimerais bien que ce soit aussi le cas avec un acteur comme TikTok.
Comment tu analyses l’évolution de la relation entre audience et créateurs d’info ? Est-ce que demain, on s’informera uniquement via des voix et non plus des médias ?
Je pense que, factuellement, c’est de plus en plus le cas mais je n’ai pas le sentiment que cela soit si nouveau que ça. Prenons l’exemple de Léa Salamé, qui a décidé de reprendre la case du 20 h sur France 2 cette année : j’imagine qu’il y a des « Salamé Addict » qui regardaient les journaux de TF1 et qui se sont mis à switcher sur France 2 après ce transfert.
Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que les journalistes décident d’informer en leur nom et de devenir leur propre plateforme de diffusion, à l’instar d’un Tucker Carlson ou d’un Piers Morgan, par exemple. En France, cela reste encore balbutiant. Je pense que c’est en partie parce que, culturellement, nos journalistes ne sont pas tentés par l’entrepreneuriat et que ce type de choix de carrière n’est pas forcément encouragé par la profession.
Le sujet des annonceurs ou des intérêts économiques au sens large représente aussi une forme de tabou pour certains journalistes, y compris chez de jeunes profils. Chez certains créateurs de contenus d’info — j’en connais personnellement —, le fait même de produire un contenu intégrant une publicité n’est pas envisageable. D’autres, comme Justine Reix ou OK, Charlotte, commencent à être plus souples sur ce point, avec des partenaires soigneusement choisis, et ça cartonne pour elles.
YouTube dans 5 ans, tu aimerais que ça ressemble à quoi ?
Je pense qu’on verra davantage de collaborations entre créateurs et structures médiatiques plus classiques.
Je le vois déjà moi-même avec un projet que je mène en ce moment main dans la main avec TF1 : « Les dossiers », un format d’entretiens avec des personnalités politiques qui vont faire l’élection de 2027 et qui s’appuient sur une mécanique d’archives. C’est très enrichissant de travailler avec un tel acteur parce qu’on s’apprend mutuellement. J’apprends sur leur rigueur sur la préparation des interviews, sur leur manière de protéger leurs IP, sur leurs formats. Côté finances, ça me permet aussi de m’affranchir temporairement de mon modèle qui repose sur les annonceurs. Ce qui est drôle in fine c’est de voir que là-dessus on a rien inventé.
On reproduit exactement ce que font des boîtes de production depuis des dizaines d’années en vendant des programmes à des chaînes. Sauf qu’aujourd’hui, les boîtes de production, ce sont les YouTubeurs.
Dans mes onglets.
📌 L’info : Je suis tombé sur cette actu en lisant Status, la newsletter média très renseignée de l’ancien journaliste de CNN, Oliver Darcy. Dans l’un des derniers numéros, il dissèque la récente stratégie de « repeaufinage » de certaines émissions de la chaîne d’info.
Si vous n’avez pas suivi, je vous récapitule la situation en une phrase : il y a une quinzaine de jours, certains programmes du network dont l’émission du journaliste star Anderson Cooper, ont soudainement changé de look. Fini les micros-cravates, bonjour les grosses bonnettes de podcast. Ciao les studios sur-illuminés, bonjour l’ambiance cosy façon salle de régie. Le tout pour tenter de « rajeunir son image »… mais le problème, c’est que tout cela sent un peu trop le pré-fabriqué.
➡️ Ce que j’en retiens : Pour construire sa nouvelle approche, CNN a accueilli des créateurs en interne afin de tenter de comprendre leurs recettes secrètes. Le problème, selon la journaliste Taylor Lorenz, spécialiste des cultures en ligne, interrogée par Status, c’est qu’il ne suffit pas de reproduire des codes, bien au contraire. Ce que doivent faire les médias, c’est « mettre leur marque à disposition et conférer à ces créateurs une crédibilité auprès du grand public ».
L’article rappelle aussi que le New York Times vient d’embaucher une sorte de coach dont le rôle est d’aider les journalistes en interne à intégrer la vidéo dans leur storytelling.
Mais comme le conclut Taylor, dont je partage pleinement l’analyse, les grandes rédactions ne devraient pas nécessairement se forcer à faire émerger une nouvelle star en interne pour leur chaîne YouTube. Elles devraient plutôt se concentrer sur le changement de ton de leurs contenus, afin d’adapter leur journalisme aux nouvelles plateformes pour s’y intégrer plus naturellement. C’est ce qu’on essaye de faire, à notre échelle, chaque jour sur la chaîne YouTube des Échos (abonnez-vous !).
✍️ Source : Chasing Creator Currency
📌 L’info : Kareem Rahma, l’animateur de « Subway Takes » (dont je vous ai déjà parlé ici), l’un des shows les plus regardés en short sur YouTube, a récemment lancé un appel sur son Substack : « arrêter de lancer des concepts vidéo courts non scriptés ».
Celui qui se revendique lui-même créateur « d’une nouvelle télé » justifie son propos en saluant l’émergence d’émissions dédiées aux shorts. Problème : elles ont tendance à se multiplier sans porter de véritable message. « Pourquoi tous ces shows se ressemblent-ils ? Un homme ou une femme se tient debout à Washington Square Park (pourquoi est-ce toujours ce parc ?!!!??? IL Y A TELLEMENT DE PARCS À NEW YORK !!!) avec un micro et pose aux passants des questions insipides et déprimantes. Ce n’est pas du “lo-fi”. C’est juste… de la paresse. Et ça me rend triste parce qu’Internet devrait être un espace où l’on innove, où l’on remet en question et où l’on crée des choses plus intéressantes que la bouillie actuellement diffusée à la télévision et au cinéma. »
Ce que Kareem craint aussi, c’est le nivellement par le bas lié à la saturation des shows : « Si je commençais ma carrière aujourd’hui, je ferais probablement autre chose. Ce secteur a atteint son apogée l’année dernière. »
➡️ Ce que j’en retiens : Bon, même s’il y va un peu fort, Kareem souligne surtout le fait que le short est devenue une industrie à part entière en termes de prod’. Il travaille notamment avec des journalistes pour préparer ses interviews « Subway Takes » et dispose également de programmateurs pour boucler les plus grosses stars quand elles sont de passage à New York.
D’autant que la concurrence est rude, je vous avais déjà raconté l’histoire de Jack Coyne, à l’origine du programme « Track Star » (né du format court) et qui, aujourd’hui, étend ses tentacules dans une offre pluri-formats, avec des audiences énormes à la clé.
✍️ Source : Do not launch a new short-form unscripted vertical video show
📌 L’info : J’ai écouté pour vous la longue interview du boss de YouTube, Neal Mohan, au New York Times. Et j’ai été déçu. Déçu par le format du Times : « The Interview » (que j’adore écouter le matin en courant) et qui, normalement, offre des entretiens ultra-riches en infos avec les plus grandes stars de la planète (énorme coup de cœur pour celui avec John Oliver, dans lequel il raconte les coulisses de la préparation de son « Last Week Tonight » ; foncez-y).
Ici, au lieu d’apprendre des infos inattendues sur la plus grande plateforme vidéo au monde, on reste sur une discussion très policée au cours de laquelle Neal Mohan déverse sa com’ sans véritable contre-argumentation, malgré quelques tentatives louables (notamment sur le sujet de la remise en ligne de la chaîne de Donald Trump, suspendue au lendemain de l’assaut contre le Capitole).
➡️ Ce que j’en retiens : MAIS il y a quand même un passage qui m’a interpellé sur les « news creators » (évidemment). Quand l’animatrice Lulu Garcia‑Navarro le questionne sur le fait que des chaînes déversant de la désinformation, comme celle de la complotiste Candace Owens, puissent encore être accessibles, le PDG de YouTube a une réponse problématique, selon moi.
Premièrement, quand on lui parle de faits, lui parle de « editorial standards » : « Chaque chaîne fixe ses propres limites par rapport à ce qu’elle juge approprié de publier ou non », poursuit‑il, esquivant naturellement la question en rappelant son rôle d’hébergeur et non d’éditeur.
Deuxièmement, et c’est peut‑être encore plus dangereux, il se cache derrière l’audience. Si l’audience est là, notamment en nombre, c’est qu’il y a une raison : c’est l’audience qui fait le choix de favoriser un contenu (même si ce contenu est factuellement faux, vous l’aurez compris). Il explique : « Je dis toujours que la meilleure façon de réfléchir à l’algorithme de YouTube, c’est de remplacer le mot “algorithme” par “audience”. Parce que l’algorithme est le reflet de l’audience. L’algorithme s’ajuste à votre comportement sur YouTube ». Pas rassurant.
✍️ Source : The New York Times
📌 Et aussi (mais plus de place…) : la meilleure vidéo YouTube que j’ai vue depuis le début de l’année (c’est dit) ; les podcasteurs en ont déjà marre de la vidéo ; comment Substack se fait une place du côté des écrivains en France ; des podcasts d’info réalisés par des agents IA sont déjà là, et cartonnent ; ces journalistes indépendants créent un abonnement en commun pour leurs newsletters respectives ; comment les journalistes tech utilisent l’IA pour écrire leurs papiers ; OpenAI rachète un podcast business ; la suite dans deux semaines…
Harold.













